un herbicide qui est devenu une affaire d’États


INFOGRAPHIE – L’Europe, assaillie par les lobbyistes en tout genre, doit prendre position ce mercredi  sur le renouvellement de cinq à sept ans de l’autorisation du désherbant proposé par la Commission.

La bataille se joue depuis des mois dans des bureaux, des salles de réunion, des cafés et des restaurants du quartier européen de Bruxelles. Une bataille feutrée et pourtant sans merci. Son enjeu: le renouvellement ou l’interdiction programmée dans l’Union européenne du glyphosate, l’herbicide le plus vendu au monde. Les ventes du Roundup, dont il constitue la substance active, représentent entre 4 et 5 milliards d’euros par an pour la firme américaine Monsanto.

Scientifiques, lobbyistes, élus, organisations non gouvernementales se déchirent sur la dangerosité de la molécule. Aujourd’hui, mercredi, l’épilogue semble pourtant proche. Après maintes tergiversations et reculades, les représentants des pays européens se réunissent ce matin. La Commission européenne espère qu’ils se prononceront sur un renouvellement du glyphosate limité à cinq ou sept ans.

À l’origine de ce bras de fer, il y a deux avis contradictoires. En mars 2015, le Circ, le Centre international de recherche sur le cancer, dépendant de l’Organisation mondiale de la santé, classe le glyphosate comme génotoxique et cancérogène probable pour l’homme. En novembre de la même année, l’Agence européenne de santé alimentaire, l’EFSA, maintient l’évaluation contraire et estime toujours que le glyphosate ne présente pas de risque.

Pour tenter d’influencer des capitales et des opinions publiques en plein doute, lobbies et ONG montent au front

Depuis, l’Union européenne est perplexe: faut-il se ranger au principe de précaution et interdire la substance ou faut-il suivre l’avis de l’Agence européenne de référence comme le recommande Bruxelles? Pour tenter d’influencer des capitales et des opinions publiques en plein doute, lobbies et ONG montent au front. Un tourbillon de révélations, d’accusations, d’expertises et de contre-expertises rend le tableau toujours plus complexe.

Même les États-Unis s’en sont mêlés ! Depuis 2015, les victimes présumées du glyphosate s’organisent là-bas. Des cabinets d’avocats s’emploient à lancer des actions collectives, des «class actions» contre Monsanto. Un non du Vieux Continent tomberait à pic pour nourrir leur dossier. À deux reprises cet automne, ils font le voyage de Bruxelles. La Californienne Teri McCall, dont le mari cultivateur est mort d’un lymphome, lance un appel. «S’il vous plaît, prenez la bonne décision, ils empoisonnent notre planète», supplie-t-elle en larmes.

Mais outre-Atlantique, les avocats apportent aussi des éléments de fond. Dans le cadre de la procédure, ils ont pu avoir accès à des courriers internes de la firme américaine. Ce sont les désormais fameux «Monsanto Papers», qui dévoilent que Monsanto s’emploie depuis des années à influencer la rédaction d’articles scientifiques sur son produit phare.

L’Agence européenne de santé alimentaire a beau expliquer en détail qu’elle n’a pas tenu compte des articles concernés, le doute s’installe. Il se renforce quand une association allemande révèle que le rapport d’évaluation du glyphosate comporte dix-huit pages de copier-coller d’un dossier fourni par l’industrie elle-même. Les soupçons de conflit d’intérêts, fondés sur le rapport du CEO, l’observatoire des lobbies («Presque la moitié des scientifiques de l’EFSA sont en situation de conflit d’intérêts financier» – juin 2017), ressurgissent.

Dans le camp des ONG et des écologistes, le sentiment monte que le vent peut enfin tourner. «Le directeur de l’EFSA doit démissionner» réclame, fin septembre, l’eurodéputée verte Michèle Rivasi. Le Parlement européen s’en mêle et décide d’organiser une audition. Monsanto refuse de venir s’expliquer. Ses deux lobbyistes se voient privés de leur badge d’accès. La veille de la discussion, l’ECPA, l’organisation des fabricants de pesticides, sponsorise un dîner pour les députés européens. Les ONG s’invitent et accueillent les élus avec un cocktail au Roundup. Le 11 octobre, le docteur David Kirkland, dont le nom figure dans les documents, passe un sale quart d’heure, après avoir défendu la non-dangerosité du glyphosate. «En 2012, vous avez corédigé une étude commanditée par Monsanto et payée 18.000 euros, lui lance le socialiste belge Marc Tarabella. Est-ce que vous êtes toujours crédible?»

«Des manœuvres absolument dans tous les coins»

En parallèle, d’autres études aux titres chocs médiatisées par les écologistes se succèdent. Du glyphosate dans les céréales du petit déjeuner ou dans les glaces Ben & Jerry’s, des pesticides détectés dans une majorité de fruits et légumes. De quoi paniquer l’opinion. Plus de 1,3 million de citoyens signent une initiative citoyenne réclamant la fin du glyphosate. Les ministres entendent. La France, l’Italie, l’Autriche s’engagent à voter contre un renouvellement du glyphosate pour dix ans.

En face, Monsanto prend peur pour son produit phare. La contre-offensive s’intensifie. Les spécialistes en communication qui conseillent l’entreprise pour un montant annuel supérieur à 700.000 euros, selon le site Lobbyfacts.eu, approchent les journalistes. Des rencontres individuelles s’organisent dans des cafés bruxellois avec des représentants de l’entreprise. Un blog pro-industrie relaie des accusations contre le professeur Christopher Portier, expert toxicologue auprès du Circ et critique public de l’Agence européenne de santé alimentaire. Il a perçu 160.000 euros pour un travail d’expertise auprès des avocats des victimes. Et si c’était en réalité pour faire du lobbying auprès des institutions européennes , s’interrogent ouvertement des sources au sein de l’industrie? Les réseaux sociaux s’en émeuvent.

«Il y a des manœuvres absolument dans tous les coins»

Dernier épisode en date, en fin de semaine dernière, une longue enquête de l’agence Reuters vient opportunément jeter des doutes sur la rédaction de la monographie de l’agence de l’OMS, celle qui remet en cause le glyphosate. Elle aurait été modifiée à la dernière minute. La journaliste reconnaît travailler sur des informations fournies par Monsanto. Lundi, le Circ réplique avec un long communiqué rejetant des «fausses accusations» et des «ambiguïtés».

«Il y a des manœuvres absolument dans tous les coins», résume une source européenne atterrée. Jusqu’à ces dernières heures. Hier, mardi à 13 heures, le Parlement européen jette son poids politique dans le combat. À 355 voix pour et 204 contre, les élus votent une résolution non contraignante réclamant l’interdiction du glyphosate dans 5 ans. Trois heures plus tard, la Commission européenne renonce. Son porte-parole annonce qu’elle ne demandera pas le renouvellement pour 10 ans. Ce matin, elle cherchera donc une majorité large autour d’un délai de cinq à sept ans.


Classement de l’OMS

Le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), émanation de l’OMS, classe vis-à-vis des cancers les substances en 5 groupes:

Groupe 1: 119 substances dites «cancérogènes», comme l’amiante, l’arsenic, des virus et des bactéries, le tabac, les particules fines, les boissons alcoolisées ou la viande transformée.

Groupe 2A: 81 substances dites «probablement cancérogènes»,comme le glyphosate, d’autres herbicides et insecticides ou la viande rouge. Un produit peut être classé dans cette catégorie uniquement sur la base de preuves limitées de sa cancérogénicité pour l’homme.

Groupe 2B: 292 substances «peut-être cancérogènes»,comme les carburants, les fiouls, le café (vessie).

Groupe 3: 505 substances «inclassables», comme les champs électriques et magnétiques, le thé, les dérivés organiques du plomb, les encres d’imprimerie.

Groupe 4: substances «probablement pas cancérogènes». Ce groupe ne comporte qu’un agent, le caprolactame.


Ce produit n’a pas la cote

Ils sont allemands, français, italiens, grecs ou portugais mais ont un point commun: ils demandent majoritairement l’abandon du glyphosate. Avec 77 % des personnes interrogées qui sont pour l’interdiction, les Portugais sont les moins sévères et, avec 84 %, les Italiens sont les plus radicaux. Entre les deux, les Français, les Allemands et les Grecs qui sont respectivement 79 %, 80 % et 81 % à voter pour l’abandon du glyphosate. C’est ce qui ressort d’un sondage en ligne effectué du 16 au 22 octobre auprès de 1000 participants dans chaque pays par l’institut allemand Insa Consulere. Une défiance à mettre notamment sur le compte du peu de crédit accordé au rapport produit par l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments). Alors qu’en 2015 le Circ, une agence de l’OMS, qualifiait le glyphosate de «cancérigène probable», l’EFSA disait le contraire quelques mois plus tard. Les trois quarts des personnes interrogées ne lui font pas confiance sur ce point.

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