Psychothérapies : ces patients «nomades» 


Aujourd’hui, le nomadisme s’exprime dans tous les domaines et des patients « font leur marché » psychothérapeutique en changeant souvent de psy ou de méthode, voir en les mélangeant.

«Tu connais les constellations familiales ? demande Sylvie, l’œil gourmand. Il paraît que c’est vraiment fort, comme méthode.» Face à une telle question, on ne peut que s’interroger. Sylvie, en effet, a 49 ans et… au moins vingt-cinq années de travail psychothérapeutique derrière elle. Elle a d’abord fait partie d’un groupe d’entraide où elle s’est libérée d’une sévère addiction, puis a entamé une psychothérapie analytique de deux ans, avant de partir s’allonger pendant près de dix ans sur le divan d’une analyste. Par intermittences, elle s’est initiée au chamanisme, a fait quelques séances de thérapie familiale avec ses enfants et sa mère, et s’est soumise à des séances d’EMDR (une thérapie découverte en 1987 par une psychologue américaine, Francine Shapiro) dans le but de neutraliser des troubles émotionnels identifiés lors d’un parcours en psychogénéalogie.

Sa vie, ses relations avec ses proches se sont grandement améliorées. Sylvie n’est plus le jouet des peurs et colères intenses qui la minaient. Elle a un travail «tranquille» mais qui l’intéresse, accepte plutôt bien son célibat et a même déployé sa créativité dans des ateliers de dessin qui la passionnent. Alors, pourquoi vouloir à nouveau, comme on essaye un nouveau shampooing, tenter une nouvelle approche? Que cherche-t-elle donc?

«Il y a vingt ans, un psychanalyste n’aurait jamais accepté que son patient prenne des anxiolytiques ou même aille faire quelques séances d’hypnose»

Alain Gérard, psychiatre

Pour le psychiatre Alain Gérard, auteur de Si votre psychothérapie n’avance pas… (Éd. Albin Michel), le parcours de Sylvie est emblématique de tous ces patients qui, aujourd’hui, «font leur marché» psychothérapeutique dans une société ayant évolué sur de nombreux plans. «Il y a vingt ans, un psychanalyste n’aurait jamais accepté que son patient prenne des anxiolytiques ou même aille faire quelques séances d’hypnose, rappelle-t-il. Aujourd’hui, le nomadisme s’exprimant dans tous les domaines, il est aussi devenu acceptable dans le soin psychique. Le “pas de côté” n’est plus considéré comme une trahison.»

L’offre s’est en effet à la fois multipliée et professionnalisée* . À une époque où le rythme de vie de tout un chacun s’accélère, il est compréhensible que des patients pressés veuillent parfois utiliser en parallèle ou de manière successive des techniques somme toute compatibles.

«Fuite ou optimisation?»

«Devant de réelles successions désordonnées, cependant, la question qu’on doit toujours se poser, c’est: fuite ou optimisation?», prévient le Dr Alain Gérard.

Pour éventuellement déceler le premier cas, il importe de questionner le patient sur la manière dont il a géré – avec son thérapeute ou non – la «sortie» de la prise en charge précédente. Quelles limites a-t-il l’impression d’avoir atteint dans ledit parcours? Le sentiment d’«essayer autre chose» est-il lié à une technique inappropriée ou à un transfert avec l’écoutant ne permettant plus le travail? Lorsque le patient recherche une guérison inatteignable, à «120 %», il est condamné à ne jamais trouver satisfaction.

«Surtout, nous devons comprendre ce que cache parfois sa demande explicite, ajoute le psychiatre. Un patient consulte pour arrêter de fumer, par exemple, mais au fil de quelques séances, nous observons qu’il montre des signes de stress post-traumatique et pourrait se faire aider de quelques séances d’EMDR. Il faut donc prendre le temps d’évaluer toute demande, de s’interroger sur la méthode qui convient, et par conséquent d’avoir une connaissance des nombreuses offres possibles.»

«Un patient qui revient nous voir ou tente une autre approche à l’occasion d’un tour­nant de vie ou d’une crise évitera peut-être une dépression»

Alain Gérard, psychiatre

Aujourd’hui, pas de doute, un psychothérapeute doit à la fois être spécialiste d’une approche spécifique et se montrer ouvert aux autres courants. Car le nomadisme des patients peut aussi être bénéfique. Pour le Dr Alain Gérard, c’est en termes de prévention que cet aspect positif est particulièrement vrai. «Un patient qui revient nous voir ou tente une autre approche à l’occasion d’un tournant de vie ou d’une crise évitera peut-être une dépression.»

Ainsi Véronique, alors qu’elle avait fini son analyse depuis quatre ans, a consulté une hypnothérapeute après un diagnostic de cancer de sein: «je n’avais pas envie de raconter à nouveau toute mon histoire et mon enfance, explique-t-elle. Mais je voulais voir la maladie autrement et être accompagnée dans cette épreuve.»

Être accompagné. Avoir un interlocuteur compétent, et empathique, tout en avançant dans sa vie. Tel est sans doute le motif prévalent des «patients nomades». «S’ils ne se laissent pas berner par de fausses annonces de type publicitaire – comme par exemple “guérir de sa névrose en moins de vingt séances” -, leur quête peut être porteuse d’un savoir essentiel, estime le Dr Alain Gérard. On ne guérit jamais passivement.»

* Le 8e congrès mondial pour la psychothérapie se tiendra du 24 au 28 juillet à la Maison de l’Unesco à Paris ; infos et programme http://wcp2017.org


«Ne pas promettre le bonheur permanent»

INTERVIEW – Nicole Aknin, psychanalyste, est directrice de la Sigmund Freud University (SFU-Paris) et présidente de la Confédération européenne de psychothérapie psychanalytique (ECPP). Elle est aussi membre du comité d’organisation du Congrès mondial de psychothérapie.

LE FIGARO. – Peut-on dire qu’avec le grand congrès qui va bientôt se tenir à Paris la psychothérapie prouve sa grande vitalité?

Nicole AKNIN. – Certainement. C’est la première fois que ce congrès mondial, qui se tient tous les trois ans, a lieu dans notre capitale. Le grand public et les professionnels pourront y découvrir les nombreuses méthodes, avec leurs modalités différentes, que recouvre aujourd’hui ce terme de «psychothérapie». Bien sûr, seront représentées toutes les approches se rattachant à la psychanalyse, notamment en ce qu’elles font une large place à l’inconscient et au transfert entre patient et thérapeute. Mais nous accueillerons aussi, venus de partout, les plus éminents représentants des thérapies existentielles, des thérapies humanistes et aussi des TCC, thérapies comportementales et cognitives. La Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P) est aujourd’hui dans une orientation intégrative.

Mais cette offre pléthorique n’encourage-t-elle pas une consommation quelque peu erratique de «psys»  chez certains?

Il y a surtout une profonde quête de guérison psychique chez la plupart des individus. Celle-ci, dans une société en plein changement, va évidemment en s’accentuant. Face à une constante et nécessaire réadaptation à la réalité, mieux on se connaît soi-même et mieux on peut développer ses capacités d’adaptation. C’est en cela que la psychothérapie est précieuse: elle ne doit pas promettre le bonheur permanent, mais favoriser la connaissance de soi qui permet d’accepter la réalité de ce qui est. Or, si beaucoup s’intéressent à la psychothérapie, lisent des manuels, peu acceptent d’entrer dans une profonde connaissance de l’inconscient, démarche qui demande du courage et ne peut se faire qu’avec un professionnel.

Mais faut-il aller de psychothérapie en psychothérapie pour approfondir cette connaissance?

Ce «nomadisme» dont vous parlez ne m’inquiète pas. Toute approche a ses bénéfices, du moment qu’on travaille avec des psychothérapeutes ayant été formés eux aussi à approfondir leur connaissance d’eux-mêmes et restant supervisés par leurs pairs. En revanche, ce qui ne donne guère de véritables résultats, c’est la quête illusoire du bien-être qui se limite à un niveau horizontal dans lequel les problèmes ne sont réglés qu’en surface. Où est alors la relation verticale avec soi-même, avec le monde, avec l’univers, où est le sens de la vie…? Si, en effet, les patients se cantonnent au seul niveau de leur «fonctionnement» et de leurs comportements, et faute de réponse vraiment satisfaisante, ils peuvent être enclins à errer de méthode en méthode.

Qu’est-ce qui caractérise la guérison recherchée alors?

Freud définit la guérison psychique comme l’acceptation de la réalité. Or accepter la réalité est souvent très difficile car, bien des fois, on voudrait que ce qui est ne soit pas. La psychothérapie a pour fonction d’y aider et de rendre à chacun toute sa puissance. Ainsi le patient passe-t-il du contrôle d’un surmoi rigide à la maîtrise, en n’étant plus systématiquement le jouet de ces «trois poisons de l’âme» que sont la culpabilité, la peur et la honte. Parce qu’il n’est plus victime d’un inconscient pulsionnel envahissant régulièrement son psychisme, il sait désormais s’adapter au mieux à la réalité. Autant de perspectives que les éminentes personnalités à l’affiche du prochain congrès ne manqueront pas de développer, de façon, j’en suis sûre, passionnante.

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