«Notre corps, un terrain de bataille contre nos émotions» 


INTERVIEW – Pour le Dr Jean-Christophe Seznec, l’image de soi est source de souffrance, de croyances erronées parce que nous cherchons sans cesse à nous rassurer.

LE FIGARO – Pourquoi la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, et notamment avec notre image, est-elle si complexe?

Dr Jean-Christophe Seznec – Rien n’oblige à ce que cette relation soit difficile. En ce sens, j’aime beaucoup le travail psychothérapeutique lié au clown: voilà un personnage bien dans son corps, en accord avec son apparence car il accepte tout ce qu’il est. Mais pour beaucoup, en effet, l’image qu’ils ont d’eux-mêmes est source de souffrance, de comportements inadaptés et de croyances erronées – ce qu’on appelle la distorsion cognitive – du type «je suis trop petit», «trop gros», «trop timide»… En réalité, ce malaise naît d’une mauvaise gestion de l’angoisse existentielle qui nous taraude: nous ne saurons jamais ce que pense l’autre de nous et nous cherchons donc sans cesse à nous rassurer. Il s’agit donc d’apprendre à vivre avec cette incertitude: notre incapacité à savoir comment l’autre nous perçoit. Car lui-même le fait à travers les lunettes déformantes de sa problématique existentielle, sur laquelle nous n’avons aucune influence.

Cette «lutte» contre nous-mêmes, dont l’un de vos livres parle, quelles formes prend-elle?

Notre corps peut devenir un terrain de bataille contre nos émotions et nos angoisses existentielles. Nous utilisons à tort la nourriture, la boisson ou la cigarette pour nous apaiser, nous remplir, nous réconforter. Nous nous arrachons parfois les cheveux à en devenir chauves (trichotillomanie), nous rongeons les ongles, nous trifouillons la peau jusqu’à nous faire des cicatrices (dermatillomanie)… Nous en venons à croire qu’en transformant notre image par la chirurgie esthétique, les régimes, le sport ou les tatouages nous seront plus heureux. Mais, en fin de compte, tous ces comportements de lutte nous enferment et appauvrissent notre périmètre de vie.

Quel est le rôle du contexte sociétal quant à ce malaise?

Le marketing nous laisse croire qu’en contrôlant notre image ou notre poids nous nous aimerons davantage, parce que cela nourrit essentiellement notre dépendance à la consommation. J’étais récemment dans une fête de village au fin fond de la campagne. Aucun habitant ne répondait aux canons habituels de la beauté. Ils étaient tous attifés «à leur façon», avec des physiques opulents si faciles à juger. Cependant, tous semblaient heureux d’être ensemble et chacun semblait s’accepter. Je me suis dit qu’ils rayonnaient parce qu’ils osaient être eux-mêmes et, pleinement engagés dans la vie, ne se posaient pas de questions.

Comment changer le regard que nous portons sur nous-mêmes?

En se laissant moins happer par les «pensées-hameçons» qui nous éloignent de notre ressenti corporel, on découvre peu à peu que notre cerveau émotionnel déforme totalement la manière dont nous nous voyons et dont nous voyons les autres! Si l’on vous incite à vous concentrer sur les oreilles des gens dans le métro, vous ne verrez plus que ça, et vous les grossirez! De même si l’on vous incite à vous concentrer sur leurs défauts. Nous portons des lunettes émotionnelles qui déforment la vision en 2D que nous avons de nous dans les miroirs alors que, dans la vraie vie, nous sommes en 4D. Seule la prise de conscience de ce mécanisme nous sauvera du désamour de nous-mêmes.

«C’est à nous seuls de nous regarder avec amour et bienveillance.»

Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre

Et comment s’aimer davantage, dans son entièreté?

Notre équilibre s’atteint lorsque nous établissons un bon dialogue entre nos pensées, nos émotions et nos comportements et que nous évitons ainsi des réactions absurdes. Je dis souvent à mes patients que la vie, c’est comme un match de foot: si on veut y participer, mieux vaut être sur le terrain plutôt que, planté sur les gradins, à commenter sans cesse le jeu. S’aimer demande à s’engager pleinement dans la vie plutôt que de se juger. En outre, être libre, c’est être seul. Il n’y a que nous qui puissions nous abreuver de cet amour dont nous avons tous besoin. Personne ne peut le faire à notre place. Être adulte, ce n’est pas rester comme l’enfant qui a besoin que ses parents ou tout adulte référent (institutrice…) l’arrosent de cet amour nécessaire pour l’aider à grandir. Ce type d’amour fonctionne de moins en moins quand nous grandissons. Nous devons donc, pour ne pas le rechercher à peine perdue dans le regard d’autrui, faire le deuil de ce besoin d’amour qui, de plus, ne sera jamais complètement satisfait. C’est à nous seuls de nous regarder avec amour et bienveillance.

Qu’est-ce qui permet de «plonger» dans la vie comme vous le suggérez?

Apprendre à s’accueillir, à respirer, à sourire à ce que l’on est et à ce que l’on ressent. C’est pour cela que je recommande particulièrement des techniques de relaxation pour se réconcilier avec soi. Chacun de nous doit faire avec ce corps qu’il est comme avec un instrument de musique: flûte traversière ou contrebasse, il nous faut apprendre à en jouer, pour le faire résonner au mieux et laisser diffuser son énergie singulière. Nous avons tous une merveilleuse musique à émettre! Pour apprendre ainsi à bien en jouer, il nous faut plonger pleinement en ce corps-instrument, et pas nous contenter de le juger ou de le jauger.

Le sport permet-il cela?

Je dis souvent que le sport, c’est comme un marteau: bien utilisé, il est indispensable ; mal réglé, il fait des dégâts, peut générer des excès, de l’anorexie mentale…On n’apprend pas à s’aimer en «faisant» uniquement, ou en ne suivant que des objectifs, comme c’est le cas de certains sportifs. Car, quand ils arrêtent, certains s’effondrent. Le risque est d’utiliser le sport comme un pansement sur la fameuse angoisse existentielle que nous avons tous à traiter et qui ressurgira dès qu’on cessera la pratique.

Mais l’on se sent mieux avec soi-même et plus en accord avec son image quand on fait du sport, non?

Certes. Le sport a des effets anxiolytiques et antidépresseurs. La sociologue Marie Choquet a d’ailleurs montré que, pratiqué moins de huit heures par semaine, il avait de nombreuses vertus. Mais surtout, il convient de savoir pourquoi on le pratique. S’il s’agit de prendre soin de soi, oui, le sport est un allié. On peut aussi pratiquer d’autres activités en ce sens: multiplier les occasions de chanter, de marcher… Alors, plus on est dans la vie, plus on s’aime car s’aimer, c’est aussi se laisser ressentir!

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