Les perturbateurs endocriniens, une «cyber attaque» contre l’organisme 


Parfois confondus avec les cancérigènes ou limités à leur impact sur la fertilité, les perturbateurs endocriniens couvrent une gamme bien plus large de pathologies. Explications.

1 – Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien?

«Si un poison traditionnel agit comme une bombe sur l’organisme, un perturbateur endocrinien (ou PE) se rapproche plus d’une cyberattaque», explique Robert Barouki, biologiste et toxicologue à l’université Paris-Descartes. Les PE viennent en effet perturber le système de communication du corps humain, appelé système endocrinien, qui permet aux organes de dialoguer entre eux via les hormones. Il existe différents «modes de perturbation» qui viennent «brouiller» la communication: un PE peut ressembler à une hormone et activer les mêmes récepteurs ; il peut inversement inhiber ces mêmes récepteurs et empêcher la diffusion du message hormonal ; il peut enfin perturber la bonne synthèse des hormones ou des récepteurs qu’elles activent.

2 – Des effets très divers

La glande thyrroïde est l’une des grandes productrices d’hormones dans le corps humain. Anatomy Insider

Comme les PE perturbent le système hormonal, ils sont souvent assimilés aux seuls produits ayant des effets délétères sur la fertilité, le développement et les organes reproducteurs. «Historiquement, c’est comme ça qu’ils ont été découverts, par leurs effets néfastes sur la taille du sexe des alligators ou le changement de sexe de mollusques dans des lacs pollués», précise Robert Barouki. «Mais les hormones interfèrent dans beaucoup d’autres domaines. On pense aujourd’hui que les PE sont impliqués dans une très large gamme de pathologies chroniques, telles que le diabète ou l’obésité. Ils ont probablement un effet néfaste sur le développement cognitif, pourraient favoriser le développement de certains cancers ou expliquer en partie la recrudescence des allergies par les perturbations induites sur le système immunitaire.»

3 – Une définition plus ou moins stricte

L’Organisation mondiale de la santé définit les PE comme «des substances ou des mélanges de substances d’origines naturelles ou artificielles étrangères à l’organismes qui peuvent altérer les fonctions du système endocrinien et induire ainsi des effets délétères sur la santé d’un organisme intact ou de ses descendants».

«Peu de substances remplissent tous ces critères», prévient Robert Barouki. «Il peut se passer des années, voire des décennies, pour établir un lien de causalité définitif entre une perturbation du système endocrinien et une pathologie donnée. Il existe en revanche des centaines de molécules plus ou moins fortement suspectées. Lorsqu’on observe une molécule se lier à un récepteur hormonal en laboratoire, on peut raisonnablement s’inquiéter de sa possible toxicité. On parle alors de perturbateur endocrinien potentiel.»

4 – Quelques exemples

Le bisphénol A est emblématique. Utilisé pour réaliser le vernis intérieur des boîtes de conserves ou des canettes, il sert aussi à fabriquer des plastiques durs et transparents… comme ceux des biberons. C’est un perturbateur endocrinien reconnu en France, et depuis peu en Europe. Toxique pour le système reproducteur, c’est un oestrogéno-mimétique: il se fixe sur les mêmes récepteurs que les oestrogènes, une hormone sexuelle femelle primaire.

Les pesticides sont une grande source de perturbateurs endocriniens potentiels.
Les pesticides sont une grande source de perturbateurs endocriniens potentiels. 110481495/kroko021 – stock.adobe.com

Les PE potentiels ou avérés sont partout: phtalates dans les plastiques mous, retardateurs de flammes bromés (dans tous les appareils électroniques, les avions, etc), composés perfluorés des revêtements anti-adhésifs, dioxines émises par la combustion des déchets ménagers (en grande partie filtrées désormais), PCB utilisés comme isolants dans les transformateurs (leur production a été arrêtée mais ils sont extrêmement persistants dans la nature, si bien que l’on continue à être exposés), pesticides organochlorés omniprésents, parabènes utilisés comme conservateurs en cosmétique, etc. «Il existe aussi quelques composés naturels qui imitent les oestrogènes dans certains végétaux comme le soja», ajoute Robert Barouki. «Mais je ne suis pas vraiment convaincu qu’ils aient d’effets toxiques ou nocifs pour la santé. On se pose des questions mais il n’y a rien d’avéré.»

L’exposition n’est pas identique en fonction des molécules et de leur usage. «Le bisphénol A utilisé dans un pare-choc de voiture, ce n’est pas le même risque que celui dans le biberon d’un enfant», note le toxicologue. «Il ne faut pas tout mélanger et faire preuve d’un peu de bon sens.»

5 – Une temporalité complexe

Il peut s’écouler des années entre l’exposition à un perturbateur endocrinien et le développement d’une maladie. «Une exposition pendant le développement du fœtus peut induire une maladie des années plus tard», rappelle Robert Barouki. «La plupart du temps, il faut une exposition prolongée pour observer des effets néfastes. Dans certains cas, c’est l’accumulation des PE dans les tissus qui déclenche finalement une pathologie. Il faut peut-être plusieurs générations dans certains cas. Cela rend les choses très compliquées à étudier.»

6 – La dose ne fait pas toujours le poison

Augmenter les concentrations d’un perturbateur endocrinien ne renforce pas toujours l’effet. Dans certains cas, un PE est plus néfaste à faible qu’à forte dose. Parfois, c’est à une dose intermédiaire que l’effet est le plus prononcé. «Chaque cas est différent», rappelle Robert Barouki. «Cela rend très difficile la définition d’un seuil acceptable. Mais il ne faut pas généraliser. Il existe tout de même des cas où la dose est clairement proportionnelle à l’effet. Il est alors souhaitable de réduire l’exposition de la population à cette molécule sans tergiverser.»

7 – Un effet cocktail compliqué à analyser

«Il existe 100.000 molécules artificielles utilisées dans l’industrie, sans compter les molécules naturelles», rappelle Robert Barouki. «On imagine le nombre astronomique d’associations potentielles que cela induit. Il est impossible de tout tester.» L’action de certains perturbateurs endocriniens vont s’ajouter. D’autres vont s’annuler. Certains PE ne vont déclencher une pathologie que s’ils sont associés entre eux… «Il ne faut toutefois pas renoncer face à cette complexité. Il est raisonnable de penser que l’action de deux PE qui agissent de la même manière vont s’ajouter. Cela peut constituer un point de départ pour déterminer des seuils intelligemment.»

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