«Le réchauffement aggrave les menaces sur la biodiversité»


Dans un rapport, l’Académie des sciences dresse un tableau détaillé de la dégradation par l’homme de la biodiversité et tente de mesurer la résilience des écosystèmes fragilisés quand vient s’ajouter le réchauffement climatique.

Expliquer, alerter, prévenir, c’est le défi que s’est fixée l’Académie des Sciences au travers de son Comité des sciences de l’environnement en publiant aujourd’hui un rapport ambitieux sur «les mécanismes d’adaptation de la biodiversité aux changements climatiques et leurs limites». Au travers de 32 experts et de 26 sujets, ce document qui sera accessible à partir de ce lundi sur le site de l’institution dresse un état des connaissances en la matière. Sous la pression des hommes, la biodiversité est aujourd’hui fortement modifiée quand elle n’est pas fragilisée voire détruite. Le changement climatique, s’ajoute à cela. Trois membres de l’Académie, Sandra Lavorel, écologue, Jean-Dominique Lebreton, bio-mathématicien et enfin Yvon Le Maho, écophysiologiste, ont coordonné de ce travail de deux ans. Ce dernier nous en explique les grands objectifs.

LE FiGARO.- Pourquoi se lancer dans un tel travail?

Yvon LE MAHO.- Les écosystèmes de la planète sont très affaiblis en raison des activités humaines, qu’il s’agisse de l’urbanisation, de la surexploitation des ressources ou de la pollution… Or, aujourd’hui, le changement climatique s’y ajoute. Notre inquiétude, c’est que cette superposition joue un rôle destructeur sur des populations déjà fragilisées, qu’il s’agisse d’animaux ou de plantes. Le fait de lutter contre le réchauffement seul ne va pas résoudre les problèmes posés par les hommes. Mais le climat, c’est probablement la goutte d’eau qui fait aujourd’hui déborder le vase.

Est-ce le changement climatique qui est en jeu ou sa rapidité?

Par le passé, il y a déjà eu des changements climatiques, très rapides pour certains d’entre eux. Mais la grande différence c’est qu’il y avait beaucoup moins d’hommes, voire, qu’ils n’existaient pas. À l’échelle humaine, cela pose un véritable problème. On peut prendre l’exemple des coraux. Ils abritent une biodiversité exceptionnelle et sont essentiels pour la survie d’un grand nombre de populations dans le monde. La superposition des effets de destruction par les hommes et de blanchissement du fait du réchauffement climatique provoque une véritable atteinte aux services rendus.

Vous évoquez également le grand hamster d’Alsace…

Ce qui arrive à ce gros rongeur qui est au bord de l’extinction est tout à fait symptomatique. Il subit la pression des hommes car il vit dans des zones qui ont été transformées au profit de la culture intensive du maïs. Du coup, lorsqu’ils quittent leur terrier à la fin de leur hibernation, ils n’ont plus aucun couvert végétal pour les protéger et deviennent une proie facile pour leurs prédateurs. Ils ne trouvent plus que des semences de maïs pour se nourrir. Or, ces dernières sont très pauvres en vitamines B3. Cela provoque le cannibalisme des mères qui dévorent leurs portées. À cela s’ajoute la question du climat. Les hivers étant moins froids et donc plus pluvieux, les terriers sont régulièrement inondés et l’humidité fait pourrir les réserves de nourriture qu’ils se constituent.

Grand hamster d’Alsace. Grzegorz Lesniewski

Mais au fond, en quoi la disparition du grand hamster pose un problème?

Ces hamsters sont un indicateur. L’appauvrissement des sols qui les fragilisent considérablement concerne tout l’écosystème. Cela touche par exemple les lombrics dont on sait qu’ils sont particulièrement importants pour avoir des sols de bonnes qualités.

C’est la notion de services rendus par l’environnement qui n’est pas toujours très facile à identifier.

Il y a une grande méconnaissance des services rendus par la biodiversité. La tortue Luth est un très bon exemple. Ce très gros animal, dont les mâles peuvent peser plus d’une tonne, disparaît dans certaines régions du monde. Ces tortues se font prendre dans les filets des pêcheurs. C’est notamment le cas au large de la Guyane, qui est une zone de ponte, en raison notamment de la pêche illégale. Elles sont pourtant particulièrement utiles puisqu’elles se nourrissent exclusivement de méduses. Si elles disparaissent, les médusent pullulent et ce sont les poissons qui disparaissent. Sauver les tortues est donc essentiel pour les pêcheurs s’ils veulent continuer à vivre de leur métier.

En France, les impacts de l’homme et du climat sur la biodiversité sont-ils bien identifiés?

C’est une science qui ne dispose pas des moyens humains et financiers dédiés aux observatoires qui font l’excellence des sciences de l’univers, pour suivre des phénomènes sur un temps long. C’est l’observation durant de nombreuses années du trou dans la couche d’ozone qui a permis de suivre son évolution et de constater une amélioration grâce aux solutions doptées pour y remédier. Pour tout ce qui a trait à la biodiversité, nous passons le plus souvent par des contrats avec l’ANR (Agence nationale de la recherche) qui ne durent qu’environ trois ans. Or, ne serait-ce que pour discriminer les problèmes liés au climat des impacts provoqués par l’homme, cela nécessite un suivi à très long terme.

Outre le développement des observatoires, vous émettez un certain nombre d’autres recommandations

Il faut développer la modélisation afin de mieux anticiper les dynamiques des écosystèmes . Nous insistons également sur les risques sanitaires et la nécessité d’un rapprochement de notre discipline avec la santé publique. Nous réclamons aussi un réexamen approfondi des politiques agricoles et forestières.

Les sciences participatives représentent-elles une avancée en France?

L’idée de faire participer des amateurs éclairés à la recherche s’est effectivement développée en France ces dernières années, notamment au Muséum national d’Histoire naturelle. Il faudrait aller beaucoup plus loin, comme en Grande-Bretagne. Le réseau de surveillance des oiseaux est tellement au point Outre-Manche que les ornithologues amateurs participent à la production d’articles dans les revues scientifiques les plus prestigieuses.

Y a-t-il des leçons à tirer en matière de biodiversité du passage des ouragans qui ont tout dévasté dans les Antilles?

La reconstruction, voire la réintroduction, des mangroves sur les côtes devrait être une priorité. On sait que ces arbres qui ont été enlevés le long des côtes servent de barrière. C’est toute la raison d’être de notre rapport: une insuffisante perception des conséquences des activités humaines fait que des événements extrêmes se transforment en catastrophes car ils interviennent entre autres sur des écosystèmes extrêmement fragilisés.

(Visited 3 times, 1 visits today)





Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *